Vivre avec l’encéphalomyélite myalgique très sévère, c’est ne plus se souvenir depuis quand on est dans le noir, c’est perdre la notion du temps qui glisse indéfiniment, où tout se ressemble, le jour, la nuit, les semaines, les mois, les années.
C’est ne faire qu’un avec le temps. Où les années passent trop vite, mais où les jours sont désespérément interminables.
C’est ne plus être qu’un tas de chairs dans un coin d’obscurité de la chambre. C’est vivre les paupières fermées, bien trop lourdes à maintenir ouvertes.
C’est être réduit à l’état d’animal mourant ne vivant plus que par ses besoins vitaux.
C’est avoir mis depuis longtemps son apparence de côté, être cheveux rasés, yeux pochés, vêtements pas récents. Juste tenter de peut-être survivre.
C'est quand tout ton univers s’est restreint à la pénombre de tes draps.
C’est obliger l’ombre des autres à s’inscrire dans ton royaume fait d’obscurité et de silence.
C’est ne plus se souvenir quand était la dernière fois où des bras t’avaient installé sur une chaise percée contre ton lit.
C’est prier pour ne pas que ta couche déborde et mouille ton lit. C’est avoir besoin de quelqu’un pour te changer ta protection et malheureusement, mettre à nu ta dernière intégrité.
Quelqu’un qui va te laver les parties intimes.
Quelqu’un qui va te sécher les parties intimes.
Qui va te talquer l’entrejambe.
Et refermer cette grande couche avec les scratches sur les côtés, qui t’humilie, qui te tient chaud et qui finalement te rassure.
Quelqu’un qui va te faire tout ce que tu avais pourtant refusé jusqu’ici.
L’état très sévère, c’est exposer son corps le moins possible aux stimulations qui font toutes mal.
C’est être lavé par une autre main, au gant, toujours dans le fond de ton lit, que très partiellement, et pas tous les jours.
C’est supporter d’être mal rincé quand la pourtant brève toilette te devient trop longue. C’est avoir le lit humide.
C’est être habillé et déshabillée le moins souvent pour éviter qu’on te manipule dans ton lit et qu’on te remue péniblement. Tout fait mal, même être changée d’appui dans la même position.
C’est supporter d’avoir faim, d’avoir soif, de ne pas pouvoir pourvoir à ces besoins si simples, mais tellement compliqués dans la solitude de ta pénombre.
C’est manger totalement allongée à plat dans ton lit, avec une ombre qui te tient un gobelet avec ton bouillon du jour, et une paille métallique.
Qui te tient la tête légèrement sur le côté du lit pour que tu puisses aspirer quelques brefs instants avant de retomber épuisée.
C’est avaler de mauvais bouillons tièdes comme tu n’aimes pas car même la température des aliments te violente.
C’est être ensuite écrasée par la digestion d’un simple bouillon, ton corps n’en pouvant plus.
C’est avoir tes médicaments qui se mettent en boule dans ta gorge, qui ne descendent plus, restent bloqués et qui font mal pendant parfois plusieurs heures.
C’est avoir besoin d’antidouleurs, mais n’avoir pas la main pour te les donner. C’est avoir mal, ne pas pouvoir expliquer où. C’est ne plus pouvoir demander. C’est tenter de s’oublier pour oublier la douleur.
C’est ne plus avoir de visites, d’appels, de liens avec les autres.
C’est mourir par cette solitude qui peut-être te restaurera ou te maintiendra juste un peu.
C’est ne communiquer que par un bref regard ou par un bout de doigt qui se relève péniblement.
C’est lâcher tout contrôle, laisser-faire pour peut-être laisser vivre.
C’est l’angoisse de ne plus gérer l’organisation et la peur que ça puisse dérailler n’importe quand.
Sans toi. Pour toi. Malgré toi.
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